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Christian Thiriot : le golf malgré la polio

22 juin 2015
Patrick S.

portrait-Cthiriot-201505  (1)Christian Thiriot est un homme de défis. Défi à la vie, contre la polio tout jeune, et aujourd’hui contre le syndrome post-polio qui épuise littéralement ceux qu’il frappe. Défi au travail, quand le pépiniériste de formation devient ouvrier papetier dans une usine et le reste trente ans durant sans jamais demander de poste aménagé malgré son handicap… Et puis le défi du golf, relevé il y a douze ans et qui le tient encore debout, avec la possibilité de marcher seulement cinq minutes par jour.

Un souvenir d’une partie avec lui. C’est la veille de l’Open de France Handigolf 2012, au Golf National, parcours de reconnaissance. Christian est là, château-branlant malgré une carrure de pilier de rugby, avec sa dégaine de Super-Dupont, moustache et béret basque. Mais il n’est pas venu seul : Marie et Vincent, ses enfants, l’accompagnent, et le gendre et un ami et même le pro de son club d’Albon-Senaud sont là aussi, et je suis frappé par la solidarité de cette tribu autour de lui. Et puis, dans le froid des Yvelines,  Christian arrête la partie et sort du sac une bouteille de saint-joseph et un saucisson… le bonhomme sait vivre.

Aujourd’hui, c’est un autre défi qu’il relève. Quand on lui a proposé de dresser son portrait sur le site Handigolf, il nous a envoyé les lignes qui suivent, où il se raconte lui-même.  Voici donc Christian par Christian dans une version condensée, vous pouvez par ailleurs découvrir le texte original, très poignant.

2 janvier 1955, début du parcours de ce long match-play qui a déjà commencé il y a huit mois par la  »  fuite  » de mon géniteur à l’annonce de ma conception… Une maman de 20 ans et un grand-père débordants d’amour l’ont très vite remplacé au centuple. Mais pour la famille, l’adversité s’apprend jeune :   » fille-mère  » en 1955, ça n’est pas du tout la même chose que mère célibataire de nos jours.

Tout va pour le mieux jusqu’au 14 décembre 1959 où je fais une angine céphalée avec 39,8° de fièvre. 48 h après, paralysie des quatre membres, hospitalisation à Lyon, diagnostic: poliomyélite.

Arrivée à Lamalou-les-Bains dans un centre de rééducation début 1960 à 5 ans, sanglé sur une table roulante. Je ne peux que tourner la tête à droite ou à gauche. Tourner la tête pour ne voir que des enfants tous plus  » abîmés  » les uns que les autres. Tourner la tête pour voir aussi tous ces gens en blanc (…) qui appliquaient les thérapies de l’époque qui apportaient plus de souffrance que de bien-être, le sentiment d’être du bétail, et qu’on leur gâchait la vie, l’horreur ! (…). La hantise de l’arrivée du soir, où on nous enfermait dans ce carcan de plâtre, des gouttières aux  bras et aux  jambes, plus une coquille pour le tronc, et les sangles autour du lit pour le cas où il nous prendrait l’envie de nous enfuir faire la nouba, à 5 ans… (…).

Pépé et maman sont à 450 km et à l’époque, c’est 8 heures de route (et quelles routes pour la 4CV !) et un budget que la famille n’a pas pour voir leur petit de 15,800 kg aussi souvent qu’elle le voudrait. Donc, après beaucoup de sacrifices et de ménages en extra  » chez les ingénieurs  » pour maman, leur visite ne se fera qu’une fois par mois. (…).

À chaque départ, maman me faisait promettre qu’à la prochaine visite, il fallait que je lui montre mes progrès, aussi minimes soient-ils. Et ma rééducation n’a eu de motivation que de la rendre fière de moi (…). Et  ça continue, car elle n’est pas dupe: sa première question lorsqu’elle me voit désormais, c’est pour savoir si je suis allé au golf dernièrement, et je sais bien pourquoi. Il m’arrive de lui mentir (…).

Le 19 décembre 1961, après le fauteuil roulant, le « Poirier », les orthèses d’acier et de cuir  (il m’en restera mon surnom de Pattenzinc), je quittais Lamalou, appareillé et avec des cannes énormes en acier elles aussi, mais debout. (…).

J’ai voulu montrer à mes enfants l’endroit où j’ai vécu cet enfer qui était là  » pour mon bien  », l’issue l’a démontré. Je n’ai pas pu. J’ai traversé Lamalou en voiture, en pleurs. Impossible de s’arrêter. On a passé notre chemin, plus rien à faire ici. 

Adulte, j’ai eu une vie normale, avec une activité professionnelle normale, mais surtout en fondant, avec Anne-Marie, une famille de deux enfants auxquels je n’ai eu de cesse d’essayer d’inculquer les valeurs que j’avais reçues : ne jamais baisser les bras, lutter encore et encore. Ces valeurs qui m’ont permis de m’en sortir et qui, aujourd’hui encore, rendent très fiers de moi ma maman et tout mon entourage. (…).

2003, Jean-Marc, mon ami d’enfance, veut me montrer ses progrès au golf. Il pratique depuis deux mois à Albon-Senaud, prend des cours et tout et tout… bref, saoûle tout son monde avec le golf, moi y compris. Nous voilà donc partis (…). Arrivés sur le départ du trou n°8,  la question qui va changer ma vie :  » tu veux essayer Christian ? Fais gaffe, c’est difficile !  ».

On me prête un fer 7, on m’explique comment le tenir et voilà qu’avec mon équilibre précaire et mon bras gauche qui, à l’époque, montait encore jusqu’à mon front, en caressant la balle sur un tee, j’envoie celle-ci à une centaine de mètres, en la faisant bien monter.

 » C’est ça que vous appelez un « sport » difficile ?  ». On me remet une autre balle et là, la même, très haute, très droite, très loin. C’était parti : j’avais le virus. Il allait me tenir en vie, tout du moins debout et pour quelque temps encore je l’espère. Au diable l’index, je ne ferai jamais de majeur.

Maintenant, c’est moi qui saoule les autres avec le golf (…). Rivaliser avec des valides dans un sport, cela ne m’était jamais arrivé. C’était désormais l’objectif, le challenge, la compétition, tête-à-tête contre le parcours, contre un champ de compétiteurs, contre un autre joueur, mais surtout, toujours, toujours, contre l’autre virus: celui de la polio. Un vieux contentieux à régler : THE match-play.

2006, les gestes et déplacements de tous les jours deviennent plus difficiles. Douleurs, mise en invalidité, soucis financiers, déprime. Un bilan musculaire et neurologique révèle que d’après les  » testings  », il est impossible que j’ai pu marcher depuis toutes ces années, je viens donc de passer 50 ans avec un bonus inexpliqué, c’est une très bonne nouvelle, mais c’est du passif, quid de l’avenir ?

Un séjour dans un service de neurologie m’assène un nouveau coup de massue, très, très violent. Diagnostic : SPP, le syndrome post-polio. C’était la première fois que j’entendais ces termes, mais j’ai vite compris que le combat était loin d’être fini. Pire, quand c’est fini, ça recommence !

J’ai vu défiler devant mes yeux tous ces fauteuils, ces tables roulantes, ces poulies, cette eau glauque couleur de rouille, ces personnes en blanc, ces orthèses chromées énormes, cette odeur de cuir épais imbibé de sueur qui les habillaient… l’horreur. Il m’arrive de revivre ça la nuit. Mais là, au moment du diagnostic, j’avais les yeux ouverts, puis embués. Quelle injustice !

2008, l’année du crabe dans le calendrier du poissard ! Biopsie, opération, et tout ce qui va avec, trois mois « les tripes à l’air » à cause de cette cicatrice qui refusait de se refermer, qui m’empêchait de croire que j’étais guéri et qu’il fallait penser et passer à autre chose, facile à dire ! 

Paradoxe ou ironie, la glande incriminée, dévorée par ce cancer, ronde, pesait 46 grammes, comme une balle de golf. 

2009, encore un tournant, mais bien négocié. 2009,  c’est l’année de la rencontre avec Handigolf©, la deuxième famille. Cette association sans laquelle quelques-uns que je connais -et dont peut-être je fais partie- auraient sans doute déjà soufflé la bougie, lâché la rampe, claqué la porte, mais préfèrent claquer la balle dans la bonne humeur et la convivialité tout en se « tirant la bourre » sur les fairways, sans rien lâcher, jamais ! (….).

Par hasard, j’ai lu un article signé Serge Sacco sur le site de l’association relatant le dernier tour de la partie qui lui permit d’être champion d’Europe individuel. Le titre par équipes étant déjà acquis pour l’équipe de France avec des figures comme Gil Maurel, Nino Ourabah, J-P Richarte et d’autres qui continuent à s’investir sans compter, à donner de leur temps pour l’association, pour « donner l’envie » de rebondir, de revivre autrement, de se réinsérer, d’exister.

Serge, tu m’as donné l’envie, tu m’as aidé sans le savoir à franchir le pas pour adhérer à l’association. J’ai eu l’occasion de te le dire quelques fois. Mais en mon nom, et au nom de toute ma tribu qui sait ce que le golf et Handigolf© en particulier représentent pour moi, sois publiquement remercié, MERCI SERGIO !

Je croyais bêtement qu’adhérer à une association de gens handicapés allait me replonger dans un environnement que j’avais mis des années à presque oublier. J’étais à côté de la plaque. Handigolf© ,c’est avant tout des amis golfeurs qui, chacun avec leurs moyens et leurs différences, leurs soucis, jouent au golf (…). 

Dans le même temps, j’ai appris qu’au sein de mon comité départemental de golf (Drôme Ardèche) existait une branche handigolf dont le projet et les objectifs convenaient à cette envie que j’avais de faire découvrir ce sport (…). Merci à Alex Dubois, le président du comité, à Michel Cantin, son vice-président et référent handigolf et à Philippe Rousseau, pro enseignant :  ils ont la volonté faire découvrir le golf à des personnes dépendantes (…).

D’autant que nos golfs régionaux jouent le jeu et nous accueillent de la plus belle des manières. Merci au golf du Domaine de Saint Clair, de Valence Saint-Didier, Montmeyrand et, bien entendu, de Albon-Senaud, des handigolfeurs vous le rendront s’ils passent dans le coin.

Ces rencontres sont de très bonnes piqûres de rappel. Je prends conscience que j’ai vraiment beaucoup de chance par rapport à certaines personnes, et aussi, cela force à l’application. Pour donner l’envie, il faut être crédible, sans baratin et pour être crédible un club en main, il faut bien taper la balle, faire rêver, comme à sa façon Sergio l’avait fait pour moi.

Forcément, quand on a la volonté de s’appliquer, de s’entraîner, l’index baisse, et je passe de 24,7 début 2009 à 16 tout rond juste avant mon premier championnat de France à Vire en 2011, en passant par la victoire du critérium seniors à Albon-Senaud en 2010, en stroke play sur deux tours aussi. De bien beaux moments.

En théorie, lorsque l’on est atteint du SPP, la dégradation est de 7 % par an. J’ai longtemps cru que cette statistique était fausse, mais cela n’est pas linéaire: j’ai pris sans doute 21 % en peu de temps puisque certains jours j’ai le sentiment d’être centenaire, SPÉPÉ  !

Tout est devenu compliqué, tout m’épuise, plus grand-chose ne fonctionne comme il n’y a pourtant pas si longtemps. La liste de ce que je ne peux plus faire s’allonge de jour en jour. Adieu tous ces bons moments que j’ai vécus heureusement à 300 % (…).  Même monter et descendre d’une voiturette devient épuisant, des solutions existent, mais n’est-ce pas un recul, n’est-ce pas  » donner le trou  » à cette saloperie de virus ?

Je m’y prépare, le scooter électrique, le paragolfer, les solutions seront sans doute là… un jour.

Il faut en permanence se remotiver, relancer la machine, re-booster ce moral empoisonné qui est la sève de cette vielle souche vermoulue, usée avant l’heure. Et, surtout , ne pas se plaindre: c’est parfaitement inutile et contre-productif.

Beaucoup de handicapés sont des comédiens dans la vie de tous les jours, mais lorsqu’il n’y a pas de public, c’est parfois beaucoup plus difficile… Difficile de se mentir à soi-même. Etre triste au réveil n’est pas simple.

Se souvenir de Camille, toujours ! 

Cette jeune fille dont nous prenons la main de ce bras mort comme presque tout le reste de son corps, tenant un putter que j’ai raccourci sur mon établi et qui, dans son fauteuil électrique robotisé, nous écrit MERCI sur son clavier avec son doigt déformé qui fonctionne un peu. Nous lisons sur cet écran à une ligne, puis elle nous rétribue ce putt un million de fois le prix que cela nous a coûté par un sourire, le plus beau des cadeaux.  Ne pas verser de larme, pas devant toi : on n’a pas le droit !

Quand je ne vais pas bien, Camille, je pense à toi…

Christian Thiriot (14 mai 2015)

Et moi, je pense à Christian, avec beaucoup de respect…  Avec sa pension d’invalidité, Christian ne roule pas sur l’or. Aujourd’hui, le Lions de Montpellier-Languedoc travaille à l’organisation d’un pro-am à l’automne dont la recette servira à lui payer un scooter électrique. Il pourra continuer à rouler sur les fairways. Encore un défi qu’il mérite d’honorer longtemps.

Christian Thiriot en image

Rédaction Handigolf : Jacques d’Aleyrac

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6 commentaire. nouveaux

Beau bonhomme, bel article.
Continuez tous les deux.

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Marie THIRIOT DORY
22 juin 2015 21 h 02 min

Mon père, ce héros, MON héros !
Comme je t’aime, comme je t’admire et comme je suis fière de toi !
Depuis toujours !
Je t’aime

Jacques, Merci, du fond du coeur, Merci !

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Pour une fois à prendre au 1er degré : « une bien belle leçon de courage » .
A très bientôt christian.

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grossia nicolas
23 juin 2015 19 h 37 min

Tout est dit , bravo Christian et bravo a vous pour l’article !

A bientot

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Il n’est pas rare dans sa vie, de rencontrer une ou deux personnes qui vous font grandir.
Christian est l’une de ces personnes pour moi. Que ce soit sur le vert ou ailleurs, il me donne, involontairement, une leçon de vie permanente.
Vincent (MG)

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tu as l’étoffe d’un champion….merci pour ton implication dans le monde de la balle blanche ….une grande leçon d’humilité !

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